Artistswap : quand les artistes créent eux-mêmes leur réseau de mobilité et d’entraide

Artistswap : quand les artistes créent eux-mêmes leur réseau de mobilité et d’entraide

Artiste plasticienne, Wendy Vachal connaît de l’intérieur les réalités de la vie professionnelle des artistes : les candidatures qui restent sans réponse, les projets de résidence qui imposent leurs calendriers, la difficulté à se déplacer lorsque l’on travaille en parallèle ou que l’on a une vie familiale, mais aussi l’isolement qui peut progressivement s’installer dans une pratique artistique. Son expérience de chargée de la professionnalisation aux Beaux-Arts de Marseille lui a également permis d’observer ces difficultés auprès d’autres artistes.

C’est à partir de son propre parcours qu’elle a imaginé Artistswap, une plateforme fondée sur une idée simple : permettre aux artistes et aux professionnel·le·s de l’art de créer directement entre eux des possibilités de mobilité, d’entraide et de collaboration, sans attendre nécessairement la validation d’une institution ou d’un jury. Échange de logements ou d’ateliers, hébergement ponctuel, partage de matériel, transmission de compétences ou rencontres professionnelles : le projet propose de remettre la réciprocité et la confiance au centre des échanges.

Lancée en mai 2025 après plusieurs années de réflexion et d’accompagnement, Artistswap est également pensée par Wendy Vachal comme un prolongement de sa propre pratique artistique. Nous lui avons proposé de revenir sur la naissance du projet, son fonctionnement et la vision qu’elle souhaite aujourd’hui développer.

1. Comment est née l’idée d’Artistswap et quel constat t’a donné envie de créer cette plateforme ?

L’initiative d’Artistswap est née d’une expérience personnelle de mobilité croisée auto-gérée. En 2018, mon conjoint, également artiste, et moi-même cherchions des projets de résidences. Nos candidatures étant systématiquement refusées, nous avons décidé de créer notre propre opportunité de mobilité, ce que nous avons pu faire ensemble, là où un dispositif de résidence institutionnelle nous aurait contraints à l’éloignement.

Nous avons déposé des annonces en Angleterre et rencontré, après plusieurs échanges en visio, un couple d’artistes qui correspondait à nos critères. Nous avons échangé nos logements et ateliers pendant un mois. Partis à Newcastle upon Tyne j’ai développé mes projets autour de l’échelle de gris et de cocktails gris, que j’ai ensuite présentés au Frac Champagne-Ardenne à Reims. Cette expérience a coché toutes les cases d’un séjour de recherche réussi, sans la pression d’un résultat attendu par une structure, avec le plaisir de partager le projet en couple et un lien avec ces artistes qui dure encore aujourd’hui, huit ans après.

En 2022, en travaillant comme chargée de la professionnalisation aux Beaux-Arts de Marseille, j’ai beaucoup entendu le découragement, que j’ai moi-même traversé : devoir rêver des projets à travers des notes d’intention, répondre à des appels à candidatures, et voir ces candidatures refusées. La mobilité nourrit la pratique artistique ; en être privé nourrit un sentiment d’échec et de mise en concurrence. Artistswap est née aussi de ce constat : ne pas attendre la validation d’un jury pour mener ses projets.

En 2023-24, j’ai intégré la couveuse CADO de l’A.M.I à Marseille, puis en 2024-25 le programme JUGO de Dos Mares également à Marseille, qui m’a aidée à passer au concret et à construire la première version de la plateforme, lancée en mai 2025. Je conçois d’ailleurs Artistswap comme un prolongement de ma pratique d’artiste, pas seulement comme un projet associatif.

2. À quels besoins concrets des artistes Artistswap cherche-t-elle à répondre ?

Les appels à candidatures placent les artistes en situation de concurrence. Un réseau horizontal permet au contraire de répondre à des besoins très concrets, chez des artistes qui se sentent souvent isolé·e·s dans leur pratique.

Sur Artistswap se retrouvent plusieurs formes de solidarité : l’échange de compétences, le partage d’informations, la mutualisation d’outils et de matériel, l’hébergement lors d’un déplacement professionnel, la mobilité croisée et réciproque ou par l’accueil, les collaborations artistiques par affinités plastiques. Et bien d’autres formes que les membres auront envie d’inventer. L’intérêt du réseau est surtout de créer du lien, à l’échelle locale comme internationale, sans distinction de parcours, d’identité, de lieu de vie ou de statut socio-économique. Cette dimension internationale est assumée : dès l’origine, Artistswap a été pensé pour que la réciprocité puisse s’exercer par-delà les frontières, ce que peu d’initiatives proposent aujourd’hui entre pairs.

Artistswap apporte aussi une flexibilité précieuse, car une grande partie des membres travaillent en parallèle de leur activité artistique, ont une famille, ou vivent loin des grands centres urbains. Pouvoir choisir ses dates est essentiel : beaucoup renoncent à des appels à projet parce que le calendrier ne coïncide pas avec leurs obligations. Artistswap tient compte des réalités de chacun·e.

3. Comment fonctionne la plateforme lorsqu’un artiste souhaite proposer ou rechercher un logement, un atelier, du matériel ou des compétences ?

La plateforme fonctionne via un répertoire de membres au sein duquel on peut effectuer une recherche filtrée. Des profils sont proposés, que l’on contacte ensuite via la messagerie sécurisée. Le principe est proche d’un réseau social : je fais une recherche, je contacte, j’échange. Il est également possible, dans un esprit plus direct, de déposer une annonce lue par l’ensemble des membres, à laquelle chacun·e peut répondre.

Les échanges reposent sur la réciprocité et ne donnent lieu à aucune monétisation : personne ne prélève sur ce qui circule. C’est ce qui distingue fondamentalement Artistswap d’un dispositif d’offre et de demande comme peuvent l’être Home exchange ou Airbnb. Nous ne cherchons pas à optimiser une transaction, mais à provoquer une véritable rencontre. La confiance mutuelle s’installe précisément par cet échange réciproque : accueillir à son tour ce que l’on a reçu crée un lien d’une autre nature qu’un simple service rendu.

4. Quels profils peuvent rejoindre Artistswap et comment les inscriptions sont-elles validées ?

La plateforme s’adresse aux travailleur·euse·s de l’art, c’est-à-dire aux artistes, designers, curateur·rice·s, théoricien·ne·s et chercheur·euse·s. Il m’apparaissait essentiel d’élargir le champ au-delà des seuls artistes, afin de permettre une mise en réseau avec des compétences complémentaires.

Pour rejoindre Artistswap, il suffit de compléter un formulaire en ligne et de déposer son dossier artistique et son CV, qui attestent du parcours. Aucune note d’intention n’est demandée, aucun projet imposé. Le réseau est accessible sans jugement de valeur : une personne en reconversion, qui n’a pas suivi d’école d’art, peut s’inscrire dès lors qu’elle est en mesure de soumettre un portfolio et un CV attestant d’un ancrage professionnel. Découvrir des travaux internationaux est d’ailleurs précieux, car cela donne à voir la diversité des approches selon les pays et la richesse de cette variété.

La confiance est au cœur du dispositif. La vérification des parcours et la messagerie sécurisée garantissent un cadre sérieux, et des modèles de contrat sont proposés aux membres qui souhaitent formaliser leurs échanges. Nous privilégions cependant l’accord de confiance à la garantie contractuelle : c’est pourquoi nous cherchons avant tout à favoriser une vraie rencontre. Depuis fin juin 2026, une cotisation participative de 15 € par an est demandée.

5. En quoi la plateforme peut-elle contribuer à réduire l’isolement professionnel des artistes ?

À l’inscription, une question porte sur le ressenti d’isolement professionnel : 76 % des membres déclarent en éprouver un. Isolement géographique, familial, lié à l’âge, sentiment de solitude : les raisons de se sentir limité·e dans sa pratique sont nombreuses.

La plateforme contribue à rompre cet isolement parce qu’elle repose sur la force du collectif, le partage des expériences, des compétences et des savoirs. Elle rend possibles des rencontres qui, sans elle, n’auraient pas eu lieu : deux artistes partageant une pratique du textile qui se contactent, une membre partant en Norvège mise en lien avec une artiste vivant à Oslo. Ce sont des liens concrets, souvent inattendus. C’est là qu’oser aller vers l’autre devient possible, et que l’isolement recule.

6. Pourquoi avoir choisi une cotisation annuelle de 15 euros et que permet-elle de financer ?

Après une première année en accès libre, que j’aurais aimé pouvoir conserver, j’ai instauré une cotisation annuelle de 15 €, réglable également en mensualités. Elle permet de soutenir les frais techniques de la plateforme : hébergement, outils opérationnels, développement. J’ai opté pour un montant accessible, en pleine conscience de la précarité qui traverse le secteur, qui contribue aussi à reconnaître le travail bénévole engagé pour ce projet. À un moment où l’accès aux financements publics est particulièrement difficile, il me semble important que les bénéficiaires de l’initiative y participent en conscience, dans une logique d’économie sociale et solidaire.

Ces 15 € constituent les seuls frais : les échanges eux-mêmes ne sont jamais monétisés. Nous comptons sur le respect de cette valeur par les membres. L’esprit du réseau est celui de l’entraide, non du bénéfice.

7. Quels services ou fonctionnalités souhaites-tu développer dans les prochains mois ?

Les idées ne manquent pas ! Si je devais retenir les directions qui me tiennent le plus à cœur dans l’immédiat, il y en a trois.

La première est technique : améliorer l’outil lui-même, en travaillant avec des professionnel·le·s du secteur, et à plus long terme concevoir une application ainsi qu’une carte interactive permettant de rechercher un membre par affinités plastiques plutôt que par géographie. Il faut rappeler que la plateforme a été développée avec des moyens modestes : je l’ai conçue moi-même sur WordPress, grâce à l’accompagnement de Dos Mares et à la formation de Nicolas Brunelle, artiste et programmeur, qui continue de suivre le développement technique.

La deuxième touche à l’esprit d’entraide : j’aimerais expérimenter une cotisation suspendue, sur le modèle du café suspendu, où un·e membre règle la cotisation d’un·e autre qui en aurait moins les moyens.

La troisième relève du lien vivant. Je réalise des mini-portraits vidéo des membres, un format qui donne lieu à de très belles rencontres ; j’aimerais que les membres s’en emparent et s’interviewent entre elles et eux, sous les formes qui leur conviennent. Et je souhaite faire davantage vivre l’association par des rencontres et des tables rondes, autour d’une question qui traverse tout le projet : comment introduire de nouveaux modèles dans notre écosystème professionnel et faire évoluer les paradigmes.

8. Quelle place les partenaires, les institutions culturelles et les relais locaux pourraient-ils prendre dans le développement d’Artistswap ?

Je consacre beaucoup d’énergie à présenter Artistswap aux acteurs culturels, notamment aux réseaux territoriaux d’art contemporain, et tous les échanges que j’ai menés ont confirmé une adhésion aux valeurs du projet. Plusieurs réseaux ont déjà relayé l’initiative, et des écoles d’art l’ont transmise à leurs étudiant·e·s et diplômé·e·s.

Mais je souhaite aujourd’hui aller plus loin qu’un simple relais. Ce que j’imagine avec les partenaires, c’est une coopération à l’image de ce qu’est Artistswap entre pairs : une relation où chacun a quelque chose à apporter à l’autre. Je ne porte pas ce projet en sachant tout, et je crois profondément que nous avançons mieux en croisant nos ressources, nos compétences et nos réseaux. J’ai retrouvé quelque chose de cet esprit lors de l’université de rentrée d’Air de Midi, en octobre 2025 : ces moments où l’on repense collectivement nos façons de travailler sont exactement ce que j’aimerais construire avec des partenaires.

C’est cette réciprocité entre organisations qui m’intéresse : construire ensemble, à l’échelle de nos structures, ce que le réseau permet déjà entre pairs.

9. Quel message souhaites-tu adresser aux artistes qui découvrent aujourd’hui la plateforme ?

Que le réseau leur appartient autant qu’à moi. Artistswap n’a de sens que par ce que chacun·e y met et y trouve. On n’a pas besoin d’avoir beaucoup à offrir pour le rejoindre : un atelier libre quelques jours, un savoir-faire, une connaissance sur son environnement, un bout de canapé, une envie de collaboration artistique. Ce qui s’échange ici, ce sont autant des ressources que des valeurs. Et le projet lui-même se construit avec celles et ceux qui souhaitent s’y investir : il y a de la place pour les bonnes volontés, les idées et les énergies qui veulent faire grandir le réseau. L’essentiel est cette conviction partagée que l’on avance mieux en s’entraidant qu’en restant isolé·e.

Artistswap : créer ses propres possibilités de mobilité

Artistswap interroge finalement une question qui dépasse largement la seule mobilité : comment redonner aux artistes une capacité d’action dans un environnement professionnel où de nombreuses opportunités restent conditionnées par la sélection, les calendriers institutionnels et la concentration des ressources dans certains territoires ?

En privilégiant la réciprocité, la mise en relation directe et la circulation des ressources plutôt qu’une logique de transaction, Wendy Vachal propose une autre manière d’envisager le réseau professionnel. Une approche qui ne prétend pas remplacer les résidences, les institutions ou les dispositifs existants, mais qui ouvre un espace complémentaire dans lequel les artistes peuvent également inventer leurs propres opportunités.

Pour découvrir la plateforme, son fonctionnement et rejoindre le réseau : artistswap.net.

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