Présidentielle 2027 : ce que l’élection peut changer pour les artistes en France

Présidentielle 2027 : ce que l’élection peut changer pour les artistes en France

À première vue, le lien entre une élection présidentielle et la vie quotidienne d’un peintre, d’une photographe, d’un sculpteur ou d’un plasticien peut sembler assez lointain. Dans un atelier, les préoccupations sont souvent beaucoup plus immédiates : trouver quelques semaines pour créer, payer un espace devenu trop cher, préparer une exposition, répondre à un appel à candidatures, transporter des œuvres, obtenir une résidence, vendre suffisamment pour continuer ou simplement réussir à dégager un revenu d’une activité dont une grande partie reste invisible. Pourtant, derrière beaucoup de ces réalités se trouvent des décisions politiques. Une subvention accordée à un centre d’art, une commande passée pour une école, le financement d’une résidence en territoire rural, les règles sociales applicables aux artistes-auteurs, le soutien accordé à une association culturelle ou encore la liberté laissée à une institution pour programmer une œuvre controversée sont autant de sujets sur lesquels les choix publics ont une influence directe.

La prochaine élection présidentielle française aura lieu les 18 avril et 2 mai 2027. Elle ouvrira nécessairement un nouveau cycle puisque la Constitution limite l’exercice de la présidence à deux mandats consécutifs. Pourtant, parler des enjeux de cette élection pour les artistes ne consiste pas à imaginer qu’un président disposerait, à lui seul, d’un bouton permettant d’augmenter ou de réduire la création artistique française. Le budget passe par le gouvernement et le Parlement, tandis que les communes, intercommunalités, départements et régions jouent un rôle considérable dans la vie culturelle. En 2023, les dépenses culturelles des collectivités territoriales représentaient 10,7 milliards d’euros, soit 156 euros par habitant.

La présidentielle reste cependant un moment essentiel parce qu’elle fixe une direction politique, installe des priorités et façonne pour plusieurs années la manière dont un pays considère ses artistes : comme une dépense périphérique, comme des professionnels qu’il convient de protéger, comme des acteurs économiques, comme des producteurs de liberté, comme des partenaires des territoires ou, plus profondément, comme des citoyens dont le travail contribue à raconter et parfois à questionner la société dans laquelle nous vivons.

Derrière le mot culture, il y a des personnes qui essaient de vivre de leur travail

Lorsqu’un débat présidentiel aborde la culture, les grandes institutions occupent facilement tout l’espace. On parle du Louvre, du patrimoine, des monuments, du cinéma, de l’audiovisuel public, des grands festivals ou du Pass Culture. Ces sujets comptent, mais ils peuvent faire oublier une réalité beaucoup moins spectaculaire : la politique culturelle concerne également des milliers de créateurs qui travaillent seuls, dans des ateliers, des appartements, des espaces partagés ou des lieux provisoires et qui doivent réussir à transformer une pratique artistique en activité professionnelle.

Pour beaucoup d’entre eux, quelques milliers d’euros peuvent changer concrètement le cours d’une année. L’Aide individuelle à la création attribuée par les Directions régionales des affaires culturelles peut ainsi atteindre 8 000 euros et soutenir une phase de recherche ou de réalisation. Une résidence rémunérée peut offrir plusieurs semaines consacrées à un projet. Une commande publique peut permettre à un artiste d’aborder une échelle de production qui serait inaccessible avec ses seules ressources. Une subvention accordée à un centre d’art peut indirectement financer la production, l’exposition et la rémunération d’artistes que le marché privé accompagne encore peu.

Lorsque les budgets publics changent, ces décisions finissent donc par atteindre des personnes très concrètes. Le budget 2026 en donne une illustration récente : la loi de finances a réduit les crédits de paiement de la mission Culture d’environ 4,4 % par rapport à 2025, tandis que le programme consacré à la création artistique a lui aussi reculé en crédits de paiement. Derrière ces milliards et ces pourcentages se trouvent ensuite des arbitrages beaucoup plus petits, et souvent beaucoup plus sensibles, lorsque les structures culturelles construisent leurs programmations.

C’est l’un des premiers enjeux de 2027 : déterminer quelle place la création prendra dans les arbitrages budgétaires d’un pays confronté simultanément à la dette, à la défense, à la santé, à l’éducation, à la transition écologique et à de nombreuses autres priorités.

La question dépasse largement le budget du ministère de la Culture

Imaginer que la situation des artistes dépend uniquement de la ligne budgétaire du ministère serait pourtant réducteur. La France possède un système culturel particulièrement décentralisé dans lequel l’État et les collectivités territoriales exercent une responsabilité partagée. La loi rappelle d’ailleurs que la culture relève conjointement des différents niveaux de collectivités et de l’État.

Cette organisation explique pourquoi une décision prise dans une ville de vingt mille habitants peut parfois avoir davantage d’effet sur un artiste qu’une annonce nationale. Une municipalité peut financer une résidence, ouvrir un lieu, commander une œuvre, soutenir un festival ou mettre un atelier à disposition. Une région peut accompagner une manifestation artistique. Un département peut soutenir un projet de territoire. Une DRAC peut participer au financement d’un centre d’art qui, à son tour, produit une exposition et rémunère plusieurs artistes.

La présidentielle possède malgré tout une influence sur cet équilibre parce qu’elle engage une vision plus générale des relations entre l’État et les territoires. Si les finances locales se tendent, si les dotations évoluent ou si la politique nationale favorise certains types de contractualisation, les conséquences peuvent progressivement atteindre les politiques culturelles de proximité.

Pour le grand public, cette mécanique reste souvent invisible. Lorsqu’une petite exposition disparaît, lorsqu’une résidence n’est plus proposée ou lorsqu’un festival réduit sa programmation, aucun grand panneau n’indique qu’une chaîne de décisions budgétaires a précédé cette disparition. Pourtant, pour l’artiste qui devait être accueilli, produire une œuvre et rencontrer un public, la conséquence est immédiate.

La commande publique constitue un enjeu artistique autant qu’économique

Certaines politiques françaises ont marqué durablement nos villes, nos écoles et nos bâtiments publics tout en donnant du travail aux artistes. Le « 1 % artistique » en constitue un exemple particulièrement parlant. Depuis 1951, le dispositif impose, pour de nombreuses constructions publiques, de consacrer une partie du coût des travaux à la commande ou à l’acquisition d’œuvres. Le ministère de la Culture indique que plus de 12 400 projets ont ainsi été réalisés, faisant intervenir plus de 4 000 artistes.

Ces chiffres racontent quelque chose d’important : une politique artistique produit simultanément de la création, du patrimoine, de l’activité économique et une rencontre avec le public.

Un enfant peut entrer chaque matin dans une école devant une œuvre contemporaine commandée pour ce bâtiment. Un étudiant peut étudier plusieurs années dans une université où une installation a été réalisée dans le cadre du 1 % artistique. Des habitants rencontrent des sculptures, photographies ou installations dans des lieux où ils ne seraient peut-être jamais venus chercher volontairement de l’art contemporain.

Le débat présidentiel sur la culture devrait donc également permettre de regarder ce que l’État souhaite faire de la commande artistique dans les années à venir. Veut-on davantage d’art dans les constructions et espaces publics ? Souhaite-t-on renforcer les commandes liées aux grandes transformations urbaines et environnementales ? Quelle place accorder aux artistes dans les projets d’aménagement ?

Pour les créateurs, ces questions représentent des opportunités professionnelles. Pour le public, elles déterminent aussi ce que deviendront les espaces communs que nous fréquentons quotidiennement.

Vivre de son art pose une question sociale avant d’être une question culturelle

La présidentielle de 2027 pourrait également remettre au centre un sujet moins visible que la construction de musées : les conditions sociales dans lesquelles les artistes travaillent.

Le problème est ancien. Les revenus peuvent être irréguliers, une année relativement confortable pouvant être suivie de plusieurs mois de recherche et de production générant très peu de recettes. Le temps consacré à répondre aux appels à candidatures, rencontrer des professionnels, préparer les expositions, communiquer ou assurer l’administration de l’activité représente une part considérable du travail et produit rarement une rémunération immédiate.

Le sujet reste suffisamment actuel pour que le gouvernement ait confié en janvier 2026 une mission commune à l’Inspection générale des affaires culturelles, l’Inspection générale des affaires sociales et l’Inspection générale des finances sur la rémunération et les conditions d’exercice des artistes-auteurs professionnels. Parmi les questions examinées figurent les écarts de rémunération entre femmes et hommes, la couverture sociale face aux risques professionnels et la gestion des variations de revenus liées aux cycles de création.

Voilà un enjeu présidentiel extrêmement concret. Quelle protection sociale pour un créateur dont les revenus fluctuent ? Comment prendre en compte le temps consacré à la recherche ? Comment favoriser une rémunération plus juste lors d’expositions, d’interventions ou de commandes ? Comment articuler politique culturelle, droit social et fiscalité ?

Derrière ces questions techniques se trouve une question beaucoup plus simple : quelle société voulons-nous pour celles et ceux qui créent les œuvres que nous verrons demain ?

La liberté de création pourrait devenir l’un des grands sujets de 2027

Une politique artistique ne se mesure pourtant jamais uniquement en euros. Il existe quelque chose de plus fragile et de plus difficile à inscrire dans un budget : la possibilité pour un artiste de créer une œuvre qui dérange, interroge, déplaît ou heurte certaines convictions.

Depuis la loi du 7 juillet 2016, le droit français pose explicitement le principe selon lequel « la création artistique est libre » et protège également la liberté de diffusion dans le cadre prévu par la loi. Ce principe pourrait sembler acquis. L’actualité institutionnelle récente montre qu’il reste pourtant suffisamment sensible pour que le ministère de la Culture ait présenté, en avril 2026, un plan interministériel consacré à la liberté de création, évoquant des pressions et des entraves rencontrées par les acteurs culturels.

Le sujet dépasse largement les artistes eux-mêmes. Il concerne notre manière collective d’accepter la contradiction.

Une œuvre politique peut choquer un électeur. Une photographie peut déranger une municipalité. Une performance peut provoquer une association. Une exposition peut susciter une polémique sur les réseaux sociaux. Une création peut défendre une vision du monde que le financeur public ne partage absolument pas.

La question démocratique commence précisément à ce moment-là : le financement public d’une structure implique-t-il que celle-ci produise une programmation conforme aux opinions de ceux qui la financent, ou l’argent public doit-il au contraire garantir l’existence d’espaces suffisamment autonomes pour accueillir plusieurs regards sur le monde ?

La présidentielle de 2027 pourrait faire de cette question un marqueur beaucoup plus important qu’au cours de précédentes campagnes.

Les artistes sont aussi au cœur des bouleversements liés à l’intelligence artificielle

Il existe enfin un sujet qu’une campagne présidentielle de 2017 pouvait difficilement imaginer avec l’intensité actuelle : la place de l’intelligence artificielle dans la création.

En quelques années, les outils capables de générer des images, des textes, de la musique et des vidéos ont déplacé une partie du débat sur le droit d’auteur, l’entraînement des modèles, la rémunération des créateurs et la distinction entre production humaine et génération automatisée.

Ce débat est souvent présenté comme une opposition entre artistes et technologie. La réalité devient progressivement plus complexe. De nombreux artistes utilisent eux-mêmes ces outils, les détournent, les critiquent ou les introduisent dans leur processus de création. La véritable question politique concerne davantage les règles dans lesquelles cette nouvelle économie va se développer.

Qui peut utiliser une œuvre pour entraîner un système ? Comment un auteur peut-il exercer ses droits ? Quelle transparence imposer aux plateformes ? Comment protéger la création tout en permettant l’innovation ? Quelle position la France défendra-t-elle au niveau européen ?

Ces questions touchent directement aux revenus futurs des créateurs et à la circulation de leurs œuvres. Elles appartiendront donc, elles aussi, au paysage culturel du prochain quinquennat.

Soutenir les artistes signifie aussi décider où l’on veut que l’art existe

Une autre question mérite enfin l’attention du grand public : où voulons-nous rencontrer les artistes ?

La concentration artistique dans les grandes métropoles possède des raisons économiques évidentes. Les galeries, écoles, institutions, collectionneurs et réseaux professionnels y sont davantage présents. Pourtant, l’État développe également des politiques destinées à faciliter la circulation des artistes et des œuvres dans les territoires ruraux et dans des lieux éloignés des grands centres culturels. Le plan Culture et Ruralité identifie par exemple la mobilité des artistes, des œuvres et des publics parmi ses axes d’intervention.

Cette question territoriale possède un double enjeu. Pour les artistes, elle ouvre des lieux de création, des résidences, des commandes et de nouveaux publics. Pour les habitants, elle détermine la possibilité de rencontrer la création contemporaine à quelques kilomètres de chez eux plutôt que d’avoir à prendre un train pour Paris, Lyon, Marseille ou Bordeaux.

Une politique culturelle raconte toujours une certaine géographie de la société. Elle décide implicitement où l’art mérite d’être vu et où des artistes peuvent travailler.

La présidentielle ne choisira aucun tableau, mais elle dessinera un environnement

Il serait facile de présenter la présidentielle de 2027 comme un référendum sur la culture. Ce serait exagéré. Les Français voteront d’abord en fonction de préoccupations qui pourront être économiques, sociales, environnementales, internationales, sécuritaires ou institutionnelles. La politique artistique représentera une partie beaucoup plus petite des programmes.

Pourtant, cette petite partie mérite d’être lue.

Elle dira probablement beaucoup de la conception générale portée par chaque projet politique : place de la puissance publique, importance accordée aux territoires, rôle de l’école, liberté d’expression, protection sociale, droit d’auteur, fiscalité, mécénat, rapport aux entreprises et conception de l’espace public.

Un artiste ne vit jamais complètement à l’écart de ces décisions. Le peintre qui cherche un atelier abordable, la photographe candidate à une résidence, le plasticien répondant à une commande publique, l’illustratrice dont les images circulent dans des bases d’entraînement d’intelligence artificielle et l’artiste invité dans une école rencontrent tous, à un moment ou à un autre, une politique publique.

La question posée aux citoyens en 2027 dépassera donc le montant du futur budget de la Culture. Elle concernera la place que nous souhaitons accorder à la création dans la vie collective.

Voulons-nous des artistes uniquement lorsque leurs œuvres plaisent, se vendent et attirent du public, ou souhaitons-nous aussi leur donner la possibilité de chercher, d’expérimenter et parfois d’échouer ? Voulons-nous que l’art contemporain reste concentré dans quelques quartiers culturels ou qu’il continue d’entrer dans les écoles, les villages, les hôpitaux, les entreprises et l’espace public ? Quelle protection souhaitons-nous offrir à ceux qui font de la création leur métier ? Quelle liberté voulons-nous préserver lorsqu’une œuvre provoque une controverse ?

Le président élu en mai 2027 n’apportera évidemment pas seul toutes ces réponses. Le gouvernement, le Parlement, les collectivités, les institutions, les professionnels et les citoyens continueront à les construire.

Mais une présidentielle possède cette faculté particulière de remettre quelques grandes questions sur la table.

Pour les artistes, celle de 2027 pourrait se résumer ainsi : quelle place la France souhaite-t-elle réellement donner à ceux qui créent ?

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