Créer beaucoup ou créer juste
Une phrase qui reste
Une artiste nous confiait récemment une remarque qu’une galerie lui avait faite. Pour espérer être programmée, lui aurait-on expliqué, il fallait produire davantage. Multiplier les œuvres. Alimenter le stock. Montrer que l’atelier tourne, que la matière s’accumule, que la production est soutenue.
Le message était clair, même s’il n’était pas formulé brutalement : pour exister dans le circuit, il faut produire beaucoup.
Créer plus, est-ce créer mieux ? La quantité est-elle devenue un critère implicite de légitimité ?
Derrière cette question se cache un dilemme profond auquel beaucoup d’artistes sont confrontés aujourd’hui : faut-il produire abondamment pour rester visible, ou produire avec parcimonie pour préserver l’exigence ?
La pression invisible de la production
Le monde de l’art contemporain évolue dans un rythme accéléré. Expositions en chaîne, foires internationales, publications constantes sur les réseaux sociaux, appels à candidatures permanents. La visibilité semble corrélée à la fréquence.
Un artiste qui publie souvent existe davantage dans les flux numériques. Une galerie qui prépare une exposition souhaite parfois un corpus suffisamment vaste pour scénographier un espace. Un collectionneur peut demander à voir une série complète.
Dans ce contexte, la tentation est grande de transformer l’atelier en machine. Produire pour répondre à la demande. Produire pour ne pas disparaître. Produire pour rassurer.
Mais produire sous pression modifie la relation à l’œuvre. L’urgence remplace la maturation. Le geste devient répétitif. Le regard critique s’émousse.
Créer beaucoup peut devenir une stratégie défensive.
La lenteur comme acte de résistance
À l’opposé, certains artistes revendiquent la lenteur. Ils travaillent longtemps une pièce. Ils détruisent. Ils recommencent. Ils exposent peu mais intensément.
L’histoire de l’art regorge d’exemples d’artistes dont la production n’était pas prolifique, mais dont chaque œuvre portait une densité particulière. Mark Rothko ne produisait pas à un rythme industriel. Ses grands champs colorés étaient le fruit d’une recherche intérieure profonde. Chaque toile était un espace de silence.
Créer juste, ce n’est pas créer peu. C’est créer avec nécessité.
Une œuvre juste est celle qui s’impose. Celle qui n’est pas fabriquée pour remplir un mur, mais pour répondre à une question intérieure.
Le piège de la quantité
La quantité rassure le marché. Elle rassure aussi parfois l’artiste. Voir les œuvres s’accumuler donne le sentiment d’avancer. L’atelier plein semble témoigner d’une vitalité.
Pourtant, la quantité peut masquer un évitement. Produire beaucoup peut empêcher de s’arrêter, de douter, de remettre en question.
Certaines séries s’étirent artificiellement. Certains formats sont répétés parce qu’ils fonctionnent commercialement. Le succès d’une pièce peut inciter à la décliner jusqu’à l’épuisement.
Le risque n’est pas la répétition en soi. Il est la répétition sans évolution.
Créer beaucoup n’est pas problématique si la recherche continue. Cela devient problématique lorsque la production remplace la réflexion.
La cohérence plutôt que l’abondance
Ce qui frappe chez les artistes dont la trajectoire est forte, ce n’est pas nécessairement la quantité produite, mais la cohérence construite.
Anselm Kiefer a réalisé des œuvres monumentales, exigeantes, inscrites dans une réflexion sur l’histoire et la mémoire. Son travail est dense, mais il n’est pas dispersé. Il s’inscrit dans une continuité.
La question n’est donc pas tant “combien” que “comment”.
Une artiste peut produire vingt pièces par an et construire une trajectoire puissante si ces œuvres dialoguent entre elles. Une autre peut en produire cent et rester invisible si l’ensemble manque de direction.
Créer juste, c’est créer dans une logique de trajectoire.
L’économie de l’art et la réalité du terrain
Il serait naïf d’ignorer les contraintes économiques. Les galeries ont besoin d’œuvres pour exposer. Les foires exigent un accrochage conséquent. Les collectionneurs veulent du choix.
Dire à un artiste qu’il doit produire davantage peut relever d’une logique pratique. Une exposition nécessite un certain volume.
Mais cette exigence doit s’inscrire dans une stratégie réfléchie. Produire pour une exposition précise n’est pas la même chose que produire sans cap.
Une artiste que nous accompagnions a vécu cette tension. On lui suggérait d’élargir rapidement sa production pour répondre à une demande croissante. Elle a accepté, puis s’est rendu compte que la qualité baissait, que son exigence personnelle s’effritait. Elle a choisi de ralentir, de refuser certaines opportunités, et de recentrer sa pratique. Son travail a gagné en profondeur. Sa reconnaissance a mis plus de temps à venir, mais elle s’est inscrite dans la durée.
Le rythme propre à chaque artiste
Chaque pratique a son tempo. Certains artistes sont naturellement prolifiques. Leur énergie créative est intense et constante. D’autres fonctionnent par cycles, avec des phases de recherche longues et silencieuses suivies de périodes plus productives.
Comparer les rythmes est inutile. Ce qui compte est l’alignement.
Si produire beaucoup vous nourrit, continuez. Si la multiplication des œuvres vous vide, interrogez-vous.
Créer juste, c’est respecter son rythme intérieur tout en tenant compte des réalités professionnelles.
La visibilité ne dépend pas uniquement du volume
Dans l’ère numérique, la visibilité ne dépend plus uniquement du nombre d’œuvres. Elle dépend de la qualité du discours, de la cohérence du positionnement, de la clarté de la communication.
Un portfolio structuré, une narration forte, une vision affirmée peuvent compenser une production plus restreinte.
À l’inverse, une abondance d’images sans ligne directrice peut diluer l’attention.
La question essentielle devient alors : votre production sert-elle votre vision ?
Trouver l’équilibre
Créer beaucoup ou créer juste n’est pas une opposition binaire. L’enjeu est l’équilibre.
Produire suffisamment pour soutenir votre activité.
Refuser la surproduction qui altère votre exigence.
Construire une cohérence qui dépasse le simple volume.
L’artiste qui nous parlait de cette remarque de galerie ne cherchait pas à produire moins. Elle cherchait à produire avec sens. À ne pas sacrifier la justesse au profit de la quantité.
Au fond, la question n’est pas de savoir combien vous créez. Elle est de savoir pourquoi vous créez.
Si chaque œuvre répond à une nécessité intérieure et s’inscrit dans une trajectoire consciente, alors la quantité devient secondaire.
Créer juste, c’est créer avec intention. Et l’intention, elle, ne se mesure pas en nombre de pièces.
