La visibilité gratuite est-elle une arnaque moderne ?
Une promesse devenue omniprésente dans le monde artistique
“Cela ne vous coûtera rien, mais vous gagnerez en visibilité.”
Cette phrase, la plupart des artistes l’ont entendue des dizaines de fois. Appels à candidatures, expositions collectives, plateformes, réseaux sociaux, projets collaboratifs, médias émergents. La visibilité gratuite est devenue une monnaie d’échange omniprésente dans l’écosystème artistique contemporain.
Sur le papier, la promesse est séduisante. Être vu, reconnu, repéré. Exister dans un monde saturé d’images et de créations. Pourtant, une question s’impose de plus en plus clairement : cette visibilité gratuite est-elle réellement une opportunité ou une arnaque moderne déguisée en chance à saisir ?
Quand la visibilité remplace la rémunération
Dans de nombreux secteurs, proposer un travail sans rémunération serait inacceptable. Dans le monde de l’art, cela reste largement normalisé. On demande aux artistes de produire, d’exposer, de communiquer, parfois même de financer une partie des coûts, en échange d’une promesse intangible : être vu.
Le problème n’est pas la visibilité en elle-même. Le problème est lorsqu’elle devient un substitut systématique à toute forme de reconnaissance économique, sans cadre, sans engagement clair, sans retombées mesurables.
À force d’accepter ces conditions, les artistes contribuent malgré eux à entretenir un système où la création est perçue comme une ressource gratuite.
Être visible ne signifie pas être reconnu
La confusion entre visibilité et reconnaissance est au cœur du problème. Être visible signifie être exposé à un regard. Être reconnu signifie que ce regard se transforme en valeur, en relation, en opportunité concrète.
Aujourd’hui, beaucoup d’artistes sont visibles mais invisibles économiquement. Leurs œuvres circulent, leurs images sont partagées, leurs noms apparaissent, mais sans impact réel sur leur carrière. La visibilité devient alors une fin en soi, et non un moyen.
Cette logique fatigue, démotive et fragilise.
Les plateformes et appels à candidatures : opportunité ou exploitation ?
Certaines plateformes et structures jouent un rôle utile dans la diffusion de la création. D’autres exploitent clairement le besoin de reconnaissance des artistes. Appels à candidatures payants, expositions sans public réel, publications sans lectorat identifié, promesses floues de retombées.
Le discours est souvent le même : “C’est un tremplin”, “C’est bon pour votre CV”, “C’est une étape nécessaire”. Mais rarement sont posées les vraies questions : qui regarde ? pourquoi ? avec quel objectif ? et surtout, pour qui crée-t-on de la valeur ?
Lorsque la valeur créée profite surtout à l’organisateur, la visibilité gratuite devient un déséquilibre structurel.
Le mythe du repérage miraculeux
Beaucoup d’artistes espèrent encore être “repérés”. Par un galeriste, un collectionneur, un commissaire, un média. Cette idée nourrit l’acceptation de conditions désavantageuses, dans l’espoir d’un déclic soudain.
La réalité est plus complexe. Les carrières artistiques se construisent rarement sur un coup de chance isolé. Elles se construisent par des stratégies cohérentes, des relations durables, une compréhension des circuits de diffusion et une capacité à se positionner clairement.
La visibilité sans stratégie est un bruit de fond.
Pourquoi ce modèle perdure-t-il ?
Si la visibilité gratuite est si souvent critiquée, pourquoi continue-t-elle d’exister ? Parce qu’elle repose sur un déséquilibre structurel entre l’offre et la demande. Il y a beaucoup d’artistes, peu de places visibles, et une forte pression à exister.
Ce contexte crée un terrain favorable aux promesses vagues et aux dispositifs peu exigeants envers ceux qui les proposent. Tant que les artistes acceptent sans questionner, le modèle se perpétue.
Mais de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer cette logique.
Reprendre le contrôle de sa visibilité
La question n’est pas de refuser toute visibilité gratuite. Elle est de choisir consciemment où, pourquoi et pour qui l’on accepte d’être visible. Une visibilité pertinente s’inscrit dans une stratégie globale, avec des objectifs clairs.
Qui est le public visé ?
Que peut-il se passer après ?
Quel est le bénéfice réel pour l’artiste ?
Lorsqu’un dispositif ne permet pas de répondre à ces questions, il mérite d’être interrogé.
La visibilité comme outil, pas comme monnaie
La visibilité doit redevenir un outil au service du projet artistique, et non une monnaie d’échange imposée. Cela implique de repenser la relation aux plateformes, aux galeries, aux médias et même aux réseaux sociaux.
Être visible ne suffit plus. Il faut être lisible, compréhensible et accessible aux bons interlocuteurs. Cette lisibilité passe par un discours clair, une présentation cohérente et une maîtrise minimale des codes de diffusion.
Ce travail est exigeant, mais il permet de sortir de la dépendance aux promesses gratuites.
Vers une professionnalisation nécessaire des artistes
Refuser certaines formes de visibilité gratuite n’est pas un manque d’ambition. C’est souvent un signe de maturité professionnelle. De plus en plus d’artistes prennent conscience que leur travail a une valeur, même lorsqu’il n’est pas immédiatement monétisé.
Cette prise de conscience est essentielle pour rééquilibrer l’écosystème artistique. Elle ne signifie pas se fermer aux opportunités, mais apprendre à les sélectionner.
La visibilité n’est pas un dû.
La création non plus n’est pas gratuite.
Une responsabilité collective
Enfin, la question de la visibilité gratuite dépasse les artistes eux-mêmes. Elle interroge l’ensemble de l’écosystème : galeries, institutions, plateformes, médias, entreprises culturelles.
Créer un système plus juste suppose de reconnaître la valeur du travail artistique et de sortir des logiques d’exploitation déguisées en opportunités.
La visibilité peut être un levier puissant.
À condition de ne plus l’utiliser comme un alibi.

