Exposition : HEAVEN Le Retour, Domitille ORTÈS et Sylvester ENGBROX

engbrox02
Catégorie
Expositions
Date
2020-05-26 00:00
Lieu
24 Beaubourg - France

La peinture est le médium de prédilection de Sylvester Engbrox et de Domitille Ortès. Leur pratique est figurative et appartient selon le thesaurus iconographique au genre « représentation humaine ». Autrement dit, lorsqu’on regarde leurs œuvres, on y voit la plupart du temps des personnages, seuls ou en groupe, dans des situations identifiables ou non. Ces artistes nous montrent donc quelque chose et leurs œuvres, d’une certaine manière, racontent une histoire.

Mais que veulent-ils nous montrer et que nous racontent-elles ?

Ces questions ne sont pas anodines puisqu’il s’agit d’images et que nous vivons dans un monde d’« iconolâtres ». Nous baignons dans un flux permanent d’images où le visible, quel que soit son statut, est une condition nécessaire à la vie en communauté. Aujourd’hui, si l’on veut dire quelque chose, mieux vaut le montrer.

Cette rivalité entre l’image et la parole, le visible et l’invisible, est aussi vieille que l’humanité. Voir et croire n’ont en effet jamais fait un ménage heureux, l’invisible (la parole) reprochant au visible (l’image) son caractère douteux, l’accusant d’asservir celui qui regarde à une incertitude. Il est compréhensible que ce soit par conséquent dans l’invisible que les civilisations aient préféré placer leur salut.

Tu ne feras pour toi ni sculpture ni toute image de ce qui est dans le ciel en haut, sur la terre en bas, et dans les eaux sous terre.
Tu ne te prosterneras pas devant elles et tu ne les serviras pas.
Exode 20, 4-5 ; Deutéronome 5, 8-9

Toutefois, il a bien fallu assouvir cet attrait/appétit pour le visible sachant que « les hommes désirent naturellement savoir ; ce qui le montre [étant] le plaisir causé par les sensations ». C’est la voix qui féconde, mais c’est l’image que l’on touche. Marie écarte son voile et dégage son oreille pour écouter l’Annonce, mais c’est le corps de son fils que l’on mange pour être sauvé. Autrement dit, le Créateur doit rendre visible sa voix s’il veut être entendu. Il lui faut une incarnation.

Nous savons quels furent les débats durant des siècles sur la nature de ce « visible » : ressemblance formelle, similitude essentielle, imitation...

Aujourd’hui que le visible triomphe, la voix est devenue craintive. L’image-incarnation revendique sans vergogne l’invisible et son pouvoir émancipateur. C’est évidemment un péché d’orgueil, le visible restant toujours incertain et l’artiste, en créateur qu’il est, se trouve tiraillé entre essayer de rendre visible la voix et se laisser aller au simulacre, à l’image sans force et muette.

Engbrox et Ortès savent tout cela sans aucun doute et c’est précisément l’objet de leur attention. Peut-être même est-ce chez eux une angoisse : comment dire l’invisible sans montrer ce qui est visible ? Tout cela est un peu étourdissant, puisqu’ils nous racontent – et nous montrent – que ce que l’on voit ne peut pas être ce qui est, mais que, pour s’en rendre compte, il faut le voir ! C’est quasiment une adaptation du paradigme d’Heisenberg, où l’observateur modifie systématiquement l’objet qu’il regarde.

Restons concrets et commençons par le titre de l’exposition, étant donné que c’est un dénominateur commun entre les deux artistes qui l’ont choisi ensemble : HEAVEN. C’est le ciel, le paradis, la beauté, le repos, l’amour, la paix, l’harmonie, la légèreté d’un pas de danse (celle délicatement sensuelle de Ginger Rogers et Fred Astaire dans Top Hat).

Qu’en pensent-ils ?

Sylvester Engbrox : « Heaven, le paradis ? Où tout est beau, aseptisé ? C’est un cauchemar ! »
Domitille Ortès : « Le paradis, c’est une façade, c’est juste pas possible pour un artiste, on ne peut pas créer ! »

Pour l’un comme pour l’autre, le paradis ressemble donc à une sorte d’enfer, mais qu’importe, puisque « la vie est une tragédie et c’est ça qui est amusant » (Engbrox) et que, de toute façon, « il faut prendre la pose et garder le sourire comme pour la photo de famille » (Ortès).

Soyons précis, ce n’est pas par dérision que ce titre a été choisi. En regardant les œuvres de l’un et de l’autre, on y voit de la douceur, de la lumière, de « bons moments », des personnages souriants, contents de leur situation, se trouvant la plupart du temps dans des espaces festifs, bucoliques ou de détente. Il ne s’agit donc pas de confronter ce qui est dit et ce qui est vu, mais d’assumer le fait qu’il faut regarder pour se rendre compte que ce qui est vu n’est pas ce qui est.

Rien d’extraordinaire, en somme, car nous savons tous aujourd’hui que ce que l’on voit n’est pas forcément ce que l’on voit et nous agissons en conséquence, mais là, il ne s’agit pas de cela. Sylvester et Domitille ne nous parlent pas de ce doute a priori que l’on exerce à présent sur tout ce que l’on regarde. Ils nous disent et nous montrent qu’il est absolument nécessaire de regarder sans le moindre scepticisme pour ensuite accéder à ce qui n’est pas. À leur manière, ils nous expliquent qu’on ne peut pas faire un pas de côté pour voir ce qu’il y a derrière, qu’il est impossible de s’extraire du monde pour l'observer tel qu’il est/serait. Pour eux, la position du témoin n’est pas tenable.

Pour Sylvester Engbrox, cette approche est radicale. Il affirme de façon impérative que tout peut être tout. Pour lui, la polyopie (voir plusieurs images pour un objet unique), c’est la norme : « Je n’ai pas envie de devenir multiple, je suis multiple, mais je ne l’ai pas toujours su. » On comprend alors la crainte qu’il a d’être catalogué, classé, labellisé. On comprend également qu’il se méfie – jusqu’à en devenir mélancolique – d’une époque qui, en optant pour l’uniformisation économico-technique, a accéléré tous les processus y compris ceux de la prise de décision. L’individu, pressé de choisir par le système, n’a alors plus qu’une option binaire : oui/non ; c’est/ce n’est pas. Pour Engbrox, c’est évidemment un crève-cœur et sa série « Friends » a probablement été conçue comme un antidote parce qu’il est définitivement impossible de regarder ces personnages androgynes dénudés au corps de femme et à la tête d’homme noir de façon binaire. Il est impossible d’affirmer s’il s’agit d’une femme avec une tête d’homme, d’un homme avec un corps de femme, d’une femme blanche qui a une tête d’un homme noir ou d’un homme noir avec un corps de femme blanche. Ce n’est même pas une variante du canard-lapin de Joseph Jastrow, parce qu’il faut voir cette ambivalence en même temps et non alternativement.

Domitille Ortès semble être plus littérale. Les titres de ses œuvres fonctionnent comme des excitateurs indiciels. Ils n’expliquent pas, ne décrivent pas, au contraire, ils installent l’incertitude. Dans I Have A Dream, l’enfant est coiffée, maquillée, fardée pour quelque événement particulier, avec des faux-cils et un rouge à lèvres marqué. Elle semble un peu figée et peut-être est-elle fatiguée, ses yeux sont écarquillés. « I’m a beauty queen, bitches! », affirme la fillette joufflue (6 ans), qui porte une tiare en breloque et sort de sa bouche une langue impressionnante en penchant sa petite tête ronde. Tandis que cette autre enfant, approximativement du même âge et à l’attitude séductrice d’actrice chevronnée est plus en retenue : I’m excited to wear my new swimsuit...

Ce que semble nous raconter et nous montrer Domitille dans cette série des « Mini Miss », toutes candidates à ce concours de beauté pour fillettes de 0 à 14 ans prisé aux États-Unis, c’est que pour ces jeunes enfants – et pour ceux qui les regardent –, le paradis n’est pas si loin parce que, bien sûr, Honey Boo Boo existe (celle qui tire la langue). C’est Alana Thompson, postulante par la grâce de ses parents et devenue à 6 ans un personnage d’une émission de téléréalité très populaire aux États-Unis entre 2012 et 2014.

À cette confondante réalité d’un paradis hautement ambigu, mais ardemment désiré sans aucun doute, Domitille nous convie sans état d’âme. L’irréel devient une réalité casuelle, le visible effleure l’indicible et le dicible se regarde difficilement. Avec beaucoup d’équivoque, l’artiste laisse le spectateur confronté à de potentiels doutes. À qui donc s’adresse cette (très) jeune fille sage au bandeau jaune qui tient devant elle une bougie éteinte et dont le regard étonnement mature semble dire : « I’m so glad to see you » ?

Je dis sans état d’âme parce que Domitille Ortès n’affirme rien, n’insinue rien, ne dénonce rien et ne revendique rien. Elle reste en retrait. Ses représentations ne sont même pas des suggestions, les stimuli sont bien trop subtils et contradictoires. Elle laisse le soin au spectateur de pousser ou non la porte derrière laquelle il y a, ou il n’y a pas. Et ce non-parti pris est aussi bien évidemment un facteur de doute.

Le contexte de ce qu’elle raconte, c’est celui de l’enfance, de la première jeunesse, de cette période équivoque où la famille constitue une véritable hétérotopie, un espace clos bien déterminé dans l’institution même de la société, isolant les individus dans une sorte d’illusion qui dénonce cependant tous les autres espaces réels comme plus illusoires encore ; un lieu où tout doit être possible et qui peut devenir selon les circonstances un espace de déviation.

Dear Family, Family Life et C’est alors que j’entendis le cri d’un oiseau sont des représentations catégoriques de la famille. Les personnages sont regroupés, resserrés les uns contre les autres et font face aux spectateurs. Cette famille sur le point de partir en vacances pose devant la voiture chargée de bagages. C’est l’été, ils portent des vêtements de saison. La silhouette du père s’impose massivement. Il se presse contre sa femme et ses enfants. Ils attendent le déclic de l’appareil photo, car il s’agit évidemment de ce genre d’images que l’on trouve dans les albums photo de famille, ces collections que l’on montre aux autres et qui racontent toujours de belles histoires de famille...

Il ne faut cependant pas se leurrer, Domitille nous laisse entendre qu’il est possible que derrière ces sourires et ces banales scènes de communion, tout n’est pas paradisiaque. Le personnage central de Family Life n’est qu’une silhouette en robe de mariée, la tête entièrement couverte d’un voile surmonté d’un diadème, flanquée à gauche et à droite des deux parents, coincée derrière deux enfants au premier plan. Tous sont réunis sur un étrange et minuscule tapis. On ne voit pas le visage de la promise, on en devine à peine quelques traits, mais étrangement, j’ai l’impression que c’est le seul personnage du groupe qui me regarde sans poser ! Que me dit-elle ?

En prenant un raccourci, nous pourrions dire que Domitille Ortès peint des images de substitution. Ses sujets, ses points de vue, ses cadrages, ses thèmes rappellent un certain type d’image photographique. Il est d’ailleurs probable que ces images existent, et c’était comme si l’essence du réel caché de la photographie – qui est avant tout regardée comme une homoiôsis (une ressemblance formelle) – se transfusait dans l’acte du peintre et que l’œuvre acquérait des capacités de divulgation. L’artiste deviendrait alors un révélateur, conscient ou non, volontaire ou non. Le procédé est connu, Marlène Dumas, Gerhard Richter ou Francis Bacon l’ont mis en œuvre.

Sylvester Engbrox a lui aussi un rapport étroit avec la photographie. Il a une relation complète et complexe avec ce genre d’images, notamment parce qu’il a fait des études à l’École Nationale de photographie d’Arles, et aussi parce qu’en tant qu’Allemand, sa culture l’a incité à s’écarter autant que possible des manipulations et de l’instrumentalisation de l’image. Son admiration pour le travail de typologie des Becher – qu’il a rencontrés à Düsseldorf – est à cet égard symptomatique. Cette attitude d’éloignement avec le sujet à travers la mécanique (pour la photographie), Sylvester la conçoit à sa façon. Il ne signe pas ses toiles visiblement, il se met systématiquement en retrait lorsqu’on évoque la relation qu’il a avec ses œuvres et, depuis de nombreuses années, il a fait sienne la formule d’Andy Warhol : « I want to be a machine. » Il ne s’agit évidemment pas d’être sans conscience, mais plutôt de se méfier de lui-même, le facteur faible, sujet aux influences ou aux inférences qui pourraient l’orienter par exemple vers la seule énonciation dans ses peintures.

Probablement est-ce la raison de son intérêt pour les atlas, ces compilations systématiques d’objets de travail qui permettaient jadis à l’œil de s’exercer. Les siens sont constitués d’images qu’il collecte et assemble selon une taxinomie dans laquelle il puise les formes de ses peintures. Ces éléments séparés de leur contexte doivent susciter chez les spectateurs une vision sans intelligence, débarrassée de préjugés et d’acquis, prête à tout.

J’ai cru assez longtemps que ces arlequinades permettaient une sorte de transfert de réalité comme si l’élément greffé apportait son historique d’existence, un poids de vécu. Je n’en suis plus aussi sûr, aujourd’hui. Il me semble plutôt que cette juxtaposition revendiquée se révèle être en fin de compte une affaire d’espace, de lieu, de relations d’emplacements. Plus précisément, comme si Engbrox considérait que le lieu, s’il était défini, participerait à un catalogage ou à un classement, ce qu’il redoute, nous l’avons dit. De fait, ses représentations apparaissent comme des espaces certes clos, mais sans seuils délimités. Les personnages y évoluent dans des sortes de non-lieux – à l’instar de la piscine de Tequila Sunrise –, mais pour lesquels on suppose aisément qu’il existe un système d’ouverture et de fermeture qui, à la fois, les isole et les rend pénétrables. Où est-ce ? Voilà une question que l’on se pose invariablement devant ses toiles.

Ainsi, la peinture de Sylvester Engbrox et de Domitille Ortès n’est pas celle d’Alberti. Elle n’est pas une fenêtre par laquelle on peut regarder l’histoire. Leurs peintures sont plutôt des portes fermées, les deux artistes laissant le choix au spectateur de vérifier s’il peut les ouvrir parce qu’en définitive, l’image ne peut advenir que par la possibilité qu’elle procure à celui qui regarde. Ça peut être une définition du paradis...

Il reste enfin à jeter un œil sur deux œuvres singulières. Ce sont deux autoportraits de format vertical. C’est très étonnant de la part de ces artistes qui ne se mettent jamais en avant.

Sylvester Engbrox se représente conformément à son propos, en brouillant les pistes. Dans un décor à la végétation luxuriante, vêtu d’un bonnet de bain et d’un curieux bikini dont le soutien-gorge est trop petit, il semble arroser le sol, tenant de la main droite un morceau de tuyau jaune (dont on ne voit cependant ni l’extrémité ni la continuité). Il porte un gant de caoutchouc bleu à la main gauche ; sur l’épaule, le chiffre huit est dessiné comme s’il était un compétiteur. C’est peut-être une tentative de rejoindre ses « Friends », mais surtout, on constate immédiatement qu’il n’y a, en fait, rien à expliquer ou à comprendre. Sylvester laisse celui qui regarde parfaitement libre d’aller où bon lui semble.

Le portrait de Domitille est plus classique. C’est un buste de face à peine tronqué au sommet et l’on reconnaît l’artiste plus jeune qui fixe le spectateur de ce regard lumineux fendu à la Modigliani qui la caractérise. Elle porte un élégant pull à rayures, au col rouge foncé montant haut, jusqu’au menton. Son visage est un ovale régulier avec une ombre forte portée sous le nez jusqu’à la lèvre supérieure légèrement dissymétrique. La palette oscille entre la froideur blafarde et la vibrance délicate du pourpre, laissant le spectateur dans un entre-deux de sensations. Pour ma part, je me souviens que la tradition antique voulait que la lumière de la Création soit rouge lorsqu’elle se séparait des ténèbres bleues, et j’en déduis que c’est en quelque sorte une image de résurrection.

Nous revoilà donc au paradis.

Max Torregrossa
Février 2020

 
 

Toutes les Dates

  • Du 2020-05-19 00:00 au 2020-05-26 00:00
    mardi, mercredi, jeudi, vendredi & samedi
ART EROTIQUE

edito revue ka 01

Le bruissement de l’intime

Pour cette première édition de la revue K.A, c’est tout en finesse que nous convoquons l’intime et invoquons l’érotisme. C’est dans la préciosité du secret, du toucher / voir, du non-dit que nous tentons d’entendre et de percevoir le bruissement de l’intime.

Écoutez ! Il est là.

À mi mot il se révèle. Telle une réalité profonde de la conscience gardée secrète. Une caresse, un souffle, une peau.

Lire la suite de l'édito...

alternatif-art est un portail d'informations pour les artistes. Fondé en 2007 par Julie Perin et Christophe Cochart.

AGENDA

29
Mai
Galerie du Faouedic
-
Lorient

30
Mai
Galerie des AAB
-
75020 Paris

30
Mai
Alba la Romaine
-
alba la romaine