Le Jeu 2009
1) Dans les œuvres que vous avez choisies de nous présenter, vos personnages placent le spectateur au cœur de la scène qui se joue.
Sommes nous autant Sujet / Objet de votre univers ?
Oui, de certaine façon, un de mes objectifs en tant que peintre est de créer un étonnement chez le spectateur, de le faire ainsi sortir de son lieu commun et de participer au monde qu’il voit. La façon la plus directe et sensible, et peut-être immédiate, de créer cet étonnement est de confronter le personnage du tableau avec celui qui le regarde. C’est un artifice bien connu dans l’histoire de la peinture, mais que j’essaie d’actualiser et de le pousser dans mon travail. Ainsi j’espère créer des résonances mentales de l’image avec le spectateur, d’atteindre plus directement son imaginaire et des zones intimes de ses souvenirs.
2) Le « Masque » détient une place importante dans votre travail, entre révélation et affirmation, il nous renvoie à l’idée du Jeu et du Double.
Ce qui m’amène à vous demander : « vos personnages sont-ils purement issus de votre imaginaire ou bien extraits de manière détournés du monde qui vous entoure ? »
J’utilise souvent des modèles pour mes peintures, mais aussi des photos prises au quotidien et plus rarement des images que je trouve dans mes recherches sur internet ou d’autres documents. Parfois j’imagine une scène, parfois l’image existe avant moi, mais elle demande d’être transformée à travers la peinture. Le plus important c’est que les images que j’utilise résonnent quelque part dans mes pensées – elles doivent avoir un lien avec mes convictions, mes mémoires et mes expériences personnelles. Dans ce sens, le masque joue un rôle important : de détourner la réalité et créer un rapport plus atemporel avec l’image. Le masque nous ramène quelque part dans nos rêveries et intensifie des sentiments peu définissables par des mots. Il rend plus accessible au spectateur des sentiments qui sont très personnels à moi, comme une clé pour comprendre ma peinture. C’est aussi un moyen de parler de la peinture elle-même, en tant qu’instrument de représentation et de transformation du réel.
3) Entre affirmation et effacement par le traitement de la peinture, certaines de vos œuvres nous renvoient en dehors même de ce qu’elles montrent, à nos propres souvenirs, notre mémoire.Votre démarche a-t-elle à voir avec la Mémoire ?
Tout à fait. Je dirais même que c’est le noyau autour duquel toute ma peinture transite, même s’il n’est pas toujours touché directement par le sujet. L’effacement et tous les autres rendus techniques qu’on trouve régulièrement dans ma peinture, comme les fondus, les contours, les voilages et les fragmentations sont en effet des signes déjà codés dans notre culture visuelle. Une photo qui s’efface, par exemple, est toujours un symbole de la mémoire qui se perd; une image bien contournée et nette fait aujourd’hui partie de notre culture « high definition » ; un flou nous mène toujours dans le temps mental du souvenir. Tout cela est bien connu ! Ce que j’essaie de faire en réutilisant ces codes est de comprendre les mécanismes de la pensée liés à la représentation et à l’idée de réalité. Je joue avec ces formes en cherchant connaître ces mécanismes mais aussi en essayant de susciter des possibles réminiscences visuelles chez ceux qui regardent la peinture.
Faubula 2009
4) L’Autre, apparaît dans tout votre travail artistique, y a –t-il selon vous une quête de cet autre et plus précisément une recherche d’identité à travers l’Autre ?
L’Autre, représenté dans mes peintures, souvent sont des gens que je connais bien ou que je crois connaître, en tout cas. À part quelques peintures, mes modèles sont très proches à moi. Je pense que la quête d’identité – s’il y en a une dans mon travail – c’est plutôt dans le « comment » représenter l’autre et pas dans « qui ou quoi » représenter.
Et je crois aussi que cela a toujours été la grande quête de la peinture : comment représenter ce que je vois mais qui n’est pas ce que je vois ! De Cézanne à Bacon, mais on peut aller chercher beaucoup plus loin, le grand défi de la peinture est de comment représenter le monde par les yeux de son propre temps tout en restant atemporel. Cela veut dire, réussir d’extraire des vérités universelles de sa réalité vécue, qui finalement est bien courte et limitée. C’est un vrai défi et une quête sans fin.
5) Comment appréhendez-vous l’espace de la toile et travaillez-vous d’après photographies ?
L’espace de la toile est avant tout un espace de représentation, de réinterprétation du monde et de composition d’une nouvelle image. Dans cet espace, quand je peins, j’essaie de tisser de nouvelles approches visuelles avec une réalité quelconque qui pourrait agir directement sur les sensations et sur les pensées du spectateur.
Une image banale qui sort d’une photographie, par exemple, je la pourrais traiter de façon qu’elle déclancherait, sur un plus grand nombre, des souvenirs, des réminiscences, des nouvelles formes d’aborder ce qu’ils pensent déjà connaître. Mais quoi, je l’ignore, moi aussi ! En fait, l’espace pictural est un espace du trouble, où dans moment à l’autre toute une réalité pourrait bousculer.
La peinture à huile est bien pour cela : au même temps qu’elle peut tourner à une autre chose au moment même que je travaille, elle devient aussi symbole de ce bousculement dû à ses propriétés.
6) Quels sont les artistes qui vous touchent, vous interpellent aujourd’hui ?
En peinture, les travaux de Luc Tuymans, Michael Borremans, Mamma Anderson et Neo Rauch sont les premiers qui me viennent en tête. En France, j’admire beaucoup les peintures de Pat Andrea et Gérard Garouste. Je regarde souvent aussi le travail de Damien Cadio et de Valérie Favre. En cinéma, David Lynch, Jonas Mekas et Chris Marker m’ont toujours beaucoup influencé. J’aime aussi regarder les photos de Ryan McGuinley de temps en temps. Après, il y a beaucoup d’autres, mais ils sont déjà morts, comme Bacon, Caravaggio, Whistler et Tarkovski…
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