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Certaines visites et atmosphères d’atelier vous disent attention vous êtes chez un artiste pluridisciplinaire !
Et bien Laura Nillni n’aime pas les cases et elle nous le montre.
Plasticienne, vidéaste, auteur et illustratrice Laura Nillni nous dévoile son univers créatif sans complexe.
C’est autour de l’œuvre « Racines carrées » présentée en 2009/2010 chez Lelia Mordoch galerie parisienne pour les 20 ans de la galerie, que j’ai découvert votre travail.
Accrochée au mur, tout en perspective, cette pièce conceptuelle, minimaliste, végétale et à mon sens pleine de poésie de par le choix des matériaux et de ces ombres portées, m’a beaucoup touchée. Pourriez vous nous en dire un peu plus sur cette démarche entre espace/matière/son que vous définissez ancrée dans ce l’on nomme art concret ?
Je travaillais déjà avec l'idée de "voir à travers" depuis plusieurs années, mais je cherchais une image de superposition dans l'espace, de voir à travers les branches comme dans une forêt.
Je sortais d'un long travail autour du labyrinthe où justement celui-ci était compris comme des racines. Une image labyrinthique de racines enchevêtrées sous nos pieds. Les racines que je trouvais en bêchant mon jardin. Mais je jouais également sur le thème des racines dans le sens d'origine. Là où j'habite (là où j'ai pris racines) et là d'où je viens. Et les labyrinthes sont devenus un hommage à Jorge Luis Borges.
Dans la recherche technique de cette impression de vision simultanée qu'est celle de voir à travers, je me suis retrouvée à imaginer ces structures qui encadrent les branches, dont les formes viennent aussi de mes labyrinthes, de module carré.
Des carrés devenaient les supports des branches: des racines carrés.
Je cherchais un moyen de transmettre une impression de forêt, tout en gardant une structure géométrique. Mon travail s'articule presque toujours entre le géométrique et l'organique. Cette articulation, le moyen d'y arriver, se transforme en sculpture, dessin, vidéo, selon le cas.
L'organique c'est le rapport au corps et aussi à la subjectivité. La géométrie me permet d'aller au delà, de ne pas rester dans le pathos, de sublimer l'expérience pour être une artiste.
Puis quelques mois plus tard l’exposition « Les patrons dans la boite » où la figure contre toute attente apparaît, cadrée de près, enfermée, contorsionnée, dans des boites à six faces. La boite, le bois certes sont votre empreinte mais comment se fait il que le dessin oserai je le terme « figuratif » apparaisse dans ce travail ?
A priori, je ne considérais pas cela comme étant de la figuration. Cela faisait partie d'un concept littéraire, né d'un jeu de mots, comme presque tout ce que je fais.
Je travaillais sur le thème du cube pour préparer une installation extérieure, dans la suite logique des "racines carrées". C'était trois colonnes de neuf cubes chacune ("Trois au cube") que j'ai présenté par la suite dans l'expo "Argentine, Argentina" à la galerie Lélia Mordoch. Pendant la construction de mes 27 cubes, j'ai appris qu'il en existait onze patrons possibles. Cette idée m'a fasciné. C'est d'ailleurs toujours le cas, puisque je n'ai pas le sentiment d'avoir épuisé le sujet.
Alors au départ, je me suis mise à faire des découpages autour de ces onze variations, puis à essayer de suggérer le volume par le pliage. J'ai imaginé un multiple, une boîte qui contiendrait les "onze patrons prêts à l'emploi". En travaillant sur cette idée, je me suis rendu compte que j'avais besoin de la présence de ce "bonhomme patron" pour que le jeu de mots prenne tout son sens.
Je n'avais pas dessiné des figures humaines "sérieusement" depuis les Beaux Arts, en dehors de mes carnets. Mais c'était devenu une évidence dans la logique interne de mon projet. Je ne me suis donc pas posé la question en termes d'abstraction-figuration. Dans mon travail, seul la logique d'un concept compte.
Je pense qu'il n'y a pas de conflit d'opposition entre abstraction et figuration. Cette controverse appartient à un autre siècle. Je m'intéresse à l'aspect plastique des choses et je refuse tout pathos dans l'oeuvre. De ce point de vue, j'adhère toujours aux principes de l'art concret. Mais je ne vois pas l'art concret comme une religion.
L'entrée de ces figures humaines dans le projet m'a apporté d'autres problématiques plastiques. Notamment au sujet de l'espace. De nouvelles règles aussi, puisque l'arrivée d'un élément reconnaissable oblige à faire certains choix. Je voulais rester géométrique, respecter les proportions humaines et ne pas distordre les corps au delà du possible. Garder une logique dans une situation illogique. Je crois que c'est devenue une sorte de devise.
J'ai montré ma première série de onze patrons à Lélia Mordoch. Elle a voulu écrire des poèmes et c'est devenu un livre.
J'ai donc toujours un projet de multiple à faire à ce sujet.
La suite nous étonne un peu (et pas pour nous déplaire bien au contraire) premier volet d’Alice aux pays des merveilles, illustrations expositions de sculptures et de dessins.
Quel est votre rapport à l’illustration et surtout au changement de médium ?
J'illustre en tant qu'artiste. Je ne me considère pas une vraie illustratrice.
J'ai toujours besoin de pouvoir changer de médium lorsque le concept plastique l'impose. Et donc je ne m'enferme pas dans une forme, ni dans une discipline et surtout pas dans une technique.
Lorsqu'Isabelle Bauer m'a proposé d'illustrer Alice, pour sa jeune maison d'édition "Philomèle", elle m'a fait un beau cadeau. Le hasard a fait que Lélia Mordoch me parle d'une exposition de groupe autour d'Alice au pays des merveilles exactement au même moment.
La littérature est un moteur pour mon travail. J'ai été davantage formée en tant qu'artiste par des auteurs comme Lewis Carroll, Jorge Luis Borges, Georges Perec et Vladimir Nabokov.
Et j'ai toujours écrit également. Le changement de pays et par conséquence, de langue, a fait que j'ai dû marquer une longue pause dans l'activité littéraire. Mais je ne serai jamais une vraie auteure, comme je ne suis pas une vraie illustratrice.
Je suis toujours une artiste plasticienne qui change de médium.
Les artistes que j'admire le plus, d'ailleurs, ce sont des "touche a tout". Je pense notamment a quelqu'un comme Bruno Munari.
Serait ce une nouvelle forme de création entre l’illustration, le livre objet, et votre travail de plasticienne ?
Oui, sans doute. Le livre objet m'intéresse depuis toujours.
La première fois que j'ai exposé à Paris, c'était des livres-objet, quand Caroline Corre avait sa galerie rue Guénégaud.
Je prévois explorer ce terrain davantage dans un avenir proche. Et sera en lien avec la création vidéo. C'est déjà le cas avec une partie d'Alice qui est devenue une installation vidéo, d'ailleurs.
Vient ensuite toute une thématique autour de l’image et du avec des réalisations en vidéo. Comment vous artiste de la matière, du bois, du volume, arrivez vous à la création vidéo et que recherchez vous dans ce médium que vous travaillez souvent à quatre main avec Ricardo Nillni ?
J'avais déjà une vie a quatre mains avec Ricardo Nillni.
Nous avions envisagé une collaboration dans l'audiovisuel très longtemps auparavant. Au moment ou celle-ci s'est finalement mise en place c'était pour le besoin d'une œuvre.
Je préparais une installation de toupies, de petites sculptures en bois en forme de spirales et de croix, qui composaient des configurations dynamiques.
Le hasard des rotations générait a chaque fois des situations que j'avais envie de garder. J'ai commencé donc a les filmer. Quand j'ai visionné le résultat, j'ai découvert un matériau brut qui me parlait.
Ricardo est arrivé avec sa sensibilité de compositeur, pour donner a tout ça une organisation et une cohérence. Bien avant la musique.
Désormais, nous avons continué dans cette démarche. Nos vidéos partent souvent de mes images, mais commencent a exister dans la discussion avec Ricardo.
Comment s’articule l’élaboration d’un projet comme « Portées Disparues » vidéo et son travaillé en duo, qui fait quoi ?
« Portées Disparues » est le résultat d'un travail sur la portée musicale que j'ai mené pendant quelques années. A partir d'un jeu de mots, je me suis mise à rêver de portées qui disparaîtraient par l'action d'un agent extérieur.
J'avais envisagé plusieurs possibilités mais un jour, j'étais sur le point de faire la cuisine et j'attendais Ricardo qui était au téléphone. J'avais un plat noir et un pot de sel devant moi. Puis, en attendant Ricardo, qui était parti dans une longue conversation, j'ai versé le sel sur le plat et dessiné les cinq lignes d'une portée avec un manche de pinceau.
Il parlait toujours quand j'ai mis la caméra sur le pied, pris un sèche cheveux et fait disparaître les lignes par le souffle de l'appareil.
Quand il a raccroché, j'avais le point de départ de la vidéo.
C'est le film sur lequel nous avons travaillé le plus longtemps. Une année de montage pour six minutes. Probablement parce que, même s'il est très abstrait, la charge émotive reste très importante, du fait que Ricardo et moi avons grandi dans le Buenos Aires de la dictature militaire.
C'est un sujet que nous voulions traiter avec pudeur et respect et qui, sans doute, nous intimidait.
Laura, Ricardo, choisissez une vidéo que vous avez réalisée, parlez nous en chacun avec votre vocabulaire entre musique, image et concept ?
Laura Nillni :
Ce n'est pas facile, mais je pense que je choisirais "Éloge de l'ombre".
Comme les autres, elle est profondément liée à ma recherche plastique du moment, le labyrinthe, mais il y'a d'autres dimensions. Le poème de Borges surtout, qui me touche toujours autant, peut être plus encore à mesure que le temps passe, puisque comme toujours chez Borges, il est question du Temps.
Il fallait trouver un moyen de l'illustrer sans que ce soit de l'illustration, justement. Et c'est la seule fois où j'avais une proposition personnelle relative à la bande son. Je voulais le poème chuchoté en voix off, en version originale. Il était difficile de trouver quelqu'un qui le dirait avec le bon accent, c'est donc moi qui l'ai récité. Ricardo a composé une bande son avec ce fond de poème et sa musique. Bien sûr, le résultat a dépassé largement mes attentes.
Pendant le tournage, nous sommes partis en vacances en Suisse et nous avons visité la tombe de Borges à Genève.
Ricardo travaillait pour une commande d'une création musicale pour trois chanteuses solistes, ensemble instrumental et choeur d'enfants, autour du même poème et je préparais une installation sur le "jardin aux sentiers qui bifurquent". Nous étions complètement habités par Borges et nous avions obtenu l'autorisation de sa veuve sans difficulté. Que du bonheur.
Ricardo Nillni :
Personnellement il m’est très difficile d’en choisir un parmi tous mes enfants mais pour me prêter au jeu je dirai que ma préférence oscille selon l’époque ou les moments. Parfois une problématique formelle qui me hante particulièrement me fait rapprocher plus d’une video que d’une autre.
Aujourd’hui je dirais que c’est Portées disparues qui m’attire tout particulièrement. Cette video semble avoir à me yeux le charme d’effleurer, survoler le pathos sans y mettre les mains… Tout est dit par la forme et le contexte : le noir et blanc, le son haché et rugueux, la forme quasi périodique, la dynamique de corrosion des images...Impossible de ne pas évoquer un référent historique qui touche à un moment l’histoire de notre pays d’origine. Ceci dit, tout reste avant tout un artifice à créer des percepts, au sens deleuzien du terme.
Sites :
http://lauranillni.blogspot.com/
http://art-arbres-laura-nillni.blogpost.com
http://leliamordochgalerie.com/pln1.html
http://vimeo.com/user8180683
http://ricardo-nillni.eklablog.com/
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